• Anne Quéméré

Hier soir, Georges Orwell est venu me rendre visite.



Hier soir, Georges Orwell est venu me rendre visite... Il s'inquiétait de savoir si son oeuvre,1984, était toujours en tête des ventes à travers le monde ! Je lui ai dit ne pas savoir ce qu'il en était du reste du monde mais qu'en France, il était devenu difficile de se procurer son roman.


Je lui ai raconté la fermeture des librairies, les imprimeries au ralenti et les éditeurs en deuil. Je lui dit que l'anticipation n'était plus de mise chez nous, que nous vivions dans cette réalité qu'il avait imaginé quelque 72 ans auparavant. Je lui ai annoncé que le nom d'Oceania n'était plus très en vogue depuis que l'accès à l'océan nous avait été interdit. Je crois qu'il n'a pas compris. Normal, moi non plus je n'y comprends rien, alors comment lui expliquer l'inexplicable ?


Je lui ai parlé du culte de la peur et de celui de la mort que notre pays entretenait avec force de chiffres et de statistiques. J'ai évoqué la redoutable organisation de répression et les moyens disproportionnés mis en place pour traquer celles et ceux qui bravaient les interdits de sortie, pendant plus d'une heure à plus d'un kilomètre de leur domicile. Je crois qu'il n'a pas compris. Normal, moi non plus je n'y comprends rien.


Je crois quand même l'avoir surpris lorsque je lui ai expliqué qu'il était inutile d'avoir un écran de surveillance installé dans chaque foyer, comme dans son roman. Nous avions désormais des téléphones portables munis de puissantes et efficaces applications. Il a semblé déçu de ne pas l'avoir imaginé ! Mais je l'ai vite rassuré, il avait vu juste sur ce point « dans notre société, ceux qui ont la connaissance la plus complète de ce qui se passe sont aussi ceux qui sont les plus éloignés de voir le monde tel qu'il est »... Il m'a alors demandé si il restait, à l'image de son héros, quelques Winston parmi nous... J'ai acquiescé en silence, un petit sourire aux lèvres.


Je crois qu'à ce moment-là, nous nous sommes compris !